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Le salon des refusés

Gestion des encombrants
Publié le mardi 23 décembre 2003 à 13:46:06 par Isabelle Vodjdani

Privauté

Le processus débute sur un sentimentalisme à trois sous, nostalgie étriquée et petit pincement au coeur, au moment de charger le vieux PC 486 dans le coffre de la voiture pour prendre la direction de la déchetterie.

Ce PC, c’était déjà de la récupe, mais il ronronnait tranquillement comme un chat gris roulé à mes pieds. Sa tête de cyclope hérissée de post-it et de scoubidous reçus à la fête des mères me fixait d’un oeil béant, toujours avide de mots. Un oeil trop intense, dénué de regard, que j’essayais d’animer en fixant sur son pourtour, des aimants pour créer des moirages iridescents.

Le plus encombrant, ce sont ces pseudo-sentiments, souvenirs d’un pan de vie qui s’agrippent à une relique. Difficile de s’en débarrasser. Après une période de recyclage en routeur pour le réseau maison, la machine a encore croupi presque un an dans le bureau avant que je ne me rendre à l’évidence ; elle n’était plus qu’un trébuchet [1] dont les fils languissaient sur la moquette, l’air de quémander ne serait-ce qu’un coup de pied agacé en signe d’affection.

L’image manquante

Mi-juin : la chose bascule. Ça fait un gros plouf dans la benne de la déchetterie.

Je m’attendais au vertige des enterrements. Au regard qui plonge pour un dernier adieu, mais peine à s’en détourner. Qui s’enfonce pour sonder l’ombre épaisse, interroger un destin scellé de bois, de clous, de béton, et de terre, un destin qui finalement, se dilue en pourboires aux gros bras en costard des pompes funèbres, et en prières balbutiées pour taire l’ignorance.

Je risque tout de même un coup d’oeil, mais ce que je découvre est loin de la fascination morbide tant redoutée.

La chose a déjà trouvé une nouvelle famille. A peine débarquée, elle se laisse cajoler par un vieux rideau à sa mammy tout jauni, d’accord, mais fleuri et plein de passementerie. Déjà, elle penche tendrement vers le tricycle bleu et rose qui n’a qu’une roue, et la chaussure du monsieur qui fait au moins du 44. La paire est allée se balader plus loin, elle traîne avec un bidon d’huile, une chaise de jardin, et un tiroir auquel le tube de colle a voulu rester fidèle. En fouillant un peu, on devrait bien réussir à trouver une machine à coudre, un parapluie et une table de dissection dans ce bric-à-brac [2]. Mais pour le moment, je n’aperçois qu’un bout de parasol bleu et blanc et le dos d’une enceinte de haut parleur couchée de travers sur une valise. Tout ce petit monde se vautre dans un foisonnement lyrique de sacs en plastique, krafts froissés, vêtements colorés et morceaux de polystyrène. Les rubans en PVC lancent leurs arabesques au dessus de la mêlée.

Un peu en retrait, une béquille pointe. Eclat brillant sur le métal, elle annonce avec panache la guérison de son ex-propriétaire.

Rien’est Tout

Je reprends la voiture, rêveuse. L’image d’un vieil homme au large sourire m’obsède. Je sais, c’est à cause du soleil qui titille sa dent en or.

D’autres scènes défilent.

L’excitation des enfants qui sautent sur les lits, claquent les portes, mettent leur chambre à sac, quand les parents feignent d’oublier l’heure du coucher sous prétexte qu’il y a des amis à la maison. Le lendemain, on trouve toujours quelques jouets cassés.

Une maison de retraite loufoque, pleine de papys et de mammys qui se fichent éperdument du monde qui trime. Ils ont assez donné ! Maintenant, ils se racontent des souvenirs, des poèmes et des blagues. Ils s’en repaissent jusqu’aux larmes, ils s’en tapent les cuisses de rire et attrapent des quintes de toux sur-jouées qui leur donneront droit à un fond de porto ou à une p’tite gnôle. Des souvenirs, des poèmes et des blagues, ils en ont des collections. Ils en font des tournois, ménagent leurs effets, préparent leur entrée, entretiennent le suspense, soignent la chute, postillonnent sur la soupe, improvisent des concerts de grincements de chaise, des tombolas d’objets inutiles, des concours de caprices.

Monsieur Ivan Puni [3] vient faire un tour à la déchetterie. Il examine longuement le contenu d’une benne, puis s’en retourne pensif, en hochant la tête. Il revient, cette fois muni d’un bloc-notes, mais non, je me suis trompée, c’était Georges Perec.

Un autre homme arrive en pressant le pas. Il est très agité, bien que légèrement voûté. Ah mais bien sûr ! C’est Kurt Schwitters [4]. Je le reconnais à ses poches déformées, gonflées de "Merz" [5], des trésors, des bouts de riens glanés sur les trottoirs de Hanovre et de Londres. Ses mouvements désordonnés tirent sur le bouton de son veston, et ça fait plein de faux plis. Il court d’une benne à l’autre, il hurle, éructe, zozote, et chuinte des poèmes inintelligibles imagés de grimaces. Il danse. Ces brassées de Merz qui s’ébattent à ciel ouvert le rendent fou. Quelle fête !

Tant de merveilles m’encombrent l’esprit. J’en oublie le rendez-vous du fiston chez l’orthodontiste.

Tailler dans le chaos

Début juillet : retour à la déchetterie avec ma caméra et une autorisation de photographier, valable jusqu’à fin octobre [6].

Interdiction de descendre dans les bennes, interdiction de toucher. La distance s’impose déjà, comme au musée. Les catégories aussi. On passe d’une benne à l’autre, comme on se promène dans les sections et salles d’un musée ; la benne à bois, la benne à métaux, la benne à céramiques, la benne à végétaux, la benne à cartons, la benne à "divers", la benne à gravats. Mais à l’intérieur de chaque section, c’est un désordre indescriptible. On a beau pratiquer le tri sélectif, il n’y a aucun exclu. Pas de refus au salon des refusés. Ici, toute chose trouve sa place et un destin spécifique en fonction de ses aptitudes au recyclage. Les inclassables sont les plus intéressantes. Ce sont aussi celles qui laisseront le moins de restes car elles seront incinérées. Elles sont reléguées dans la benne à "divers", paradis des hétérogénéités vouées à la pure consomption.

Les premières photos sont évidemment ratées. J’ai les yeux plus gros que le ventre, je veux tout prendre d’un coup, et puis il y a trop de soleil. L’image ne se laisse pas faire.

La vue est souvent plongeante, sans haut ni bas, ni ligne d’horizon. Il faut tailler dans le chaos, et surtout scruter, fouiller du regard, s’en mettre plein la vue avant de commencer à "voir" quelque chose.

J’y retourne une ou deux fois par semaine, pendant quatre mois. Cela devient comme un sport. Trouver d’abord le bon souffle. Pendant les 10 premières minutes, je tournicote, un peu désoeuvrée. Je ne vois que du fouillis, toujours les mêmes fouillis.

Après ce temps d’accommodation, les détails commencent à apparaître. Quelques objets prennent vie et chuchotent leurs secrets, puis, de proche en proche, c’est comme une rumeur qui monte. Tous semblent avoir quelque chose à raconter, parfois des histoires abstraites que j’aime. J’écoute, le soleil est assourdissant. J’aiguise les réglages de la caméra, j’essaye tous les angles, je passe d’une benne à l’autre, je reviens à la vue convoitée quand un nuage providentiel veut bien adoucir les contrastes.

Il arrive parfois qu’un objet ou un petit lot d’objets, soit posé au sol devant une benne, comme ces bébés que des mères célibataires abandonnent à regret sur les marches d’une église dans la littérature romantique. Cela me rappelle les photos de "détritus" prises sur les trottoirs de Paris par Jeremie Zimmermann [7].

Les jours de grande fréquentation, quand j’ai fini de faire le tour des bennes, je reviens sur les précédentes, et déjà tout a changé. Alors je recommence, et ça n’en finit pas. Parfois les gens me demandent ce que je fais. Ils s’imaginent que c’est pour une étude écologique ou sociologique. Je n’aime pas qu’on me dérange. Je réponds vite que c’est beau. Ah bon ? Ils regardent un peu. Je ne sais pas ce qu’ils voient.

Monsieur Leclerc, le responsable des lieux, finit par s’habituer à ma présence. Quand il a un instant de répit, nous bavardons un peu. Il regarde avec moi. Mais lui, le savait déjà ; ici, la poésie se déverse à foison. Il y en a tant et plus qu’on s’en débarrasse à coup de semi-remorques.

Invitation

Le mieux c’est d’y aller. Il y a sûrement une déchetterie dans votre commune qui regorge des ces choses prodigieuses dont il n’est pas nécessaire de s’encombrer pour les aimer. Si vous avez envie de rêver avec vos yeux, donnez vous le temps d’y flâner un peu :

" Prenant à vos regards cette parfaite proie,
Du monstre de s’aimer faites-vous un captif ;
Dans les errants filets de vos longs cils de soie
Son gracieux éclat vous retienne pensif ;

Mais ne vous flattez pas de le changer d’empire.
Ce cristal est son vrai séjour ;
Les efforts mêmes de l’amour
Ne le sauraient de l’onde extraire qu’il n’expire

PIRE

Pire ?... " [8]

Au pire, vous pouvez consulter l’album photos.

[1Marcel Duchamp, Trébuchet, ready-made 1917 : Patère, porte-manteau en bois et métal fixé au sol

[2"Il est beau comme la rétractilité des
serres des oiseaux rapaces ; ou encore, comme l’incertitude
des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles
de la région cervicale postérieure ; ou plutôt, comme ce piége
à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal pris, qui
peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner
même caché sous la paille ; et surtout, comme la rencontre
fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre
et d’un parapluie !"
 ; Isidore Ducasse, Les chants de Maldoror, 1869. Maldoror.org. La beauté de la rencontre fortuite était devenue pour les surréalistes un modèle du hasard objectif.

[4Kurt Schwitters, catalogue Centre Georges Pompidou, RMN, 1994 - Kurt Schwitters PAC Milano - Kurt Schwitters ntworld.com - Ursonate

[5Dans un de ses premiers collages de 1918 devenu mythique parce que perdu, Schwitters avait utilisé le groupe de lettres "merz" découpé dans le mot "Kommerzbank". Cette réduction de la valeur d’échange du langage au profit de sa valeur sensible, exemplifie toute la démarche de l’artiste. Par la suite, Schwitters a adopté ce mot Merz, décliné sous toutes ses formes, pour désigner son oeuvre, son activité, comme les éléments de récupération qui lui servaient de matériau.

[6Les déchetteries font partie du domaine public. Il faut une autorisation pour y faire des photographies. Merci au président du SYMIRIS pour son autorisation et sa réponse rapide.

[7Jeremie Zimmermann, Détritus, tofz.org

[8Paul Valéry, Fragments du Narcisse, Poésies, nrf, Poésie/Gallimard


 
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