Suite à un début de conversation avec Alberto Sorbelli dans le forum
de l’article d’Aurélien Michel "Sorbelli et Moi", je lui avais écrit pour lui confirmer mon invitation à publier sur transactiv.exe. A tout hasard, j’avais lancé : « Pourquoi pas un article du genre "Seurat et moi" par Alberto Sorbelli ? »
Et savez-vous ce qu’il m’a répondu ?
« En 2004 j’ai realisé des lettres/dessin adressés a Georges Seurat, approfondir cette relation imaginaire est un projet interessant »
(ndlr : I. Vodjdani)
Cher Georges Seurat,
Quand, au lieu de s’agiter like desperate culture making, on s’arrête, on devient lieu ; c’est alors que l’énergie nous rattrape et nous parcourt comme la foule dans le hall d’une gare
Quand, comme un lieu on est immobile, comme un lieu on change
en pose, perpétuellement, transformellement, lumineusement
Quand tu te poses pour un instant dans la lumière
ton lieu devient le lieu
ton geste devient le geste
ta couleur devient la couleur :
et si ta jambe est en l’air elle ne redescendra jamais
et si tu marches sur l’herbe tu ne t’arrêteras jamais
et si tu sautes en l’air tu ne tomberas jamais
et si après, on regarde les nouvelles et vieilles pierres en bronze ou synthétiques dorées en couleur ou à rayures et tout ce qui paraît très lourd, on sent qu’elles ne peuvent pas durer, qu’elles sont très chères, qu’elles vont tomber, qu’on les a déplacées ici de très loin avec beaucoup d’effort, qu’elles ne font que passer comme la foule dans le hall d’une gare
On m’a dit avoir vu Eleonora Duse sur scène de dos immobile en silence être parcourue par les mouvements de toutes les planètes du système solaire y compris la terre
Quand on est immobile
et on devient lieu
et on est parcouru par l’énergie
et on est nouveau après chacun de nos gestes
et on pose chacun des nos gestes dans la lumière
et on est un lieu parcouru par le mouvement des toutes les planètes du système solaire y compris la terre
La foule, like desperate culture victim, qui n’arrive jamais dans ce lieu où on se pose pour un instant dans la lumière et où on est nouveau après chacun de nos gestes, et qui attend seulement de partir dans le hall d’une gare,
te piétine
te salit
te détruit
t’exploite
t’insulte
La foule piétine, salit, détruit, exploite, insulte tout (ce qui n’est pas posé sur un socle qui n’est pas lourd, pas cher, fait sans effort apparent ni synthétique ni en bronze ni en pierre)
elle est impatiente de partir et dans le hall d’une gare elle n’arrive pas à voir le mouvement de toutes les planètes du système solaire y compris la terre
à travers le point fait avec la couleur par le geste posé avec l’énergie dans le lieu de la lumière du système solaire
Alberto Sorbelli
Bonjour Alberto,
Cette lettre - comment te remercier ? - est une quintessence actualisée, incorporée, de Seurat.
Et ton "Oui Soleil" qui accorde les deux hémisphères dans un fourmillement d’énergie, on ne se lasse pas de le déplier comme un jeu de fort-da jubilatoire en s’écriant à chaque fois : Oui !!!
Voici le passage de Chahut de Jean-Claude Lebensztejn dont je t’avais parlé :
« Chacun, lorsque Seurat mourut en 1891, et par la suite encore, s’est demandé comment il aurait évolué, s’il avait vécu au lieu de mourir.
Il a évolué : comme chacun de nous. Le 29 mars 1891, Seurat promène ses secrets dans les champs azurés. Il parsème de points le ciel ; s’en va retrouver la terre, le divisionnisme dans le corps. "Vivant, j’agis et je réagis en masse... mort, j’agis et je réagis en molécules..." » (p. 13)
Et cet autre passage en dessert :
« Cette vision, qui fait de l’homme un paquet d’influx nerveux réagissant comme une machine sous la pression de la vapeur ou sous l’effet d’un courant électrique, se propose froidement, sans jugement, avec une apparence d’objectivité chargée d’un potentiel d’ironie qui explose dans les machines érotiques qui jalonnent l’époque, du Surmâle de Jarry au Grand Verre de Duchamp. » (pp. 132-133)
Jean-Claude Lebensztejn, Chahut, Hazan, Paris, 1989.